Dans un train entre Paris et Grasse, cette nouvelle parfumée a surgi du voyage, inspirée de lectures, de rencontres, portée par l’imagination et des sensations olfactives. Saupoudrée d’un peu de suspens… Je vous souhaite un bon voyage avec ASFISSIA.

« Ah cette asphyxie menaçante !… Il vous fallait la fuir au plus tôt, respirer au plus tôt un immense coup de cet air futur, de ce bonheur proche… » (1)

Respirer, sentir, humer, pour respirer… Quel air pur ? Quel bonheur proche ? Quelle odeur salvatrice allait tenir la promesse d’une nouvelle aube aux contours inédits, d’un nouveau départ aux reliefs inattendus ? Fuir, partir, s’enfuir, courir et attraper ce train vers Rome, écrin d’un secret inavouable avait été la décision la plus sage que vous ayez prise jusqu’alors.

L’asphyxie s’était faite de plus en plus menaçante. Les odeurs du métro parisien y avaient contribué depuis le jour où vous avez pris cette fameuse ligne 12. L’huile et la poussière enlacées aux relans d’urine, de chien mouillé, de transpiration, de parfums bon marché ou de niche, de nourriture ou d’ivrognes,… vous avaient assailli.

ODEURS CARTOGRAPHIEES

Vous saviez pourtant que, quelle que soit la grande ville que vous visitez, le métro est souvent réputé pour son odeur singulière. Il peut vous arriver de tomber nez à nez avec une odeur particulièrement incommodante. Certaines nuisances olfactives gâchent même les joies d’une promenade touristique. Nulle part, vous êtes à l’abri de fortes odeurs déplaisantes.

Mais pour parer à ces expériences déplaisantes, il existait désormais un guide olfactif des stations de métro de la ville qui prévient les innocents voyageurs. Une carte des odeurs et puanteurs  permettait de connaître les arômes de chaque station respective. Des pictogrammes laissaient deviner la senteur : l’alcool, la sueur, les produits chimiques, les égouts et pires encore, ou tout simplement une odeur de moisi et d’humidité. Un clic sur la station et vous saviez quel menu odorant vous y attendait.

Vous vous êtes alors demandé : «  Quel alchimiste pouvait se laisser inspirer par les odeurs d’une capitale, si reconnaissables, parfois plaisantes souvent intolérables ? Quel chimiste avait pour mission de calfeutrer, voire étouffer ou sublimer aussi toutes ces mauvaises fragrances citadines? »

ASPHYXIE MENACANTE

Ce sentiment d’asphyxie avait alors commencé à vous menacer. La menace avait surgi sans crier gare, vous sautant au nez comme un monstre à la gorge de sa proie. S’extirpant des entrailles de la ville, l’effluve apparemment légère s’était imposée un matin, alors que vous preniez votre petit déjeuner. Céline, votre tendre épouse s’était penchée pour déposer un baiser routinier sur votre front. De cet élan matinal et quotidien, était descendu ce que vous connaissiez depuis longtemps… son parfum. 

Bon, il n’était pas nouveau. Seulement, ce matin, il vous étouffait. Sans prévenir, le parfum avait revêtu une robe aux couleurs obscures, insipides, menaçantes, quasi mortelles. Vous avez retenu votre souffle et avez pensé au parfumeur de l’ombre qui avait créé ce parfum. Nez ? Chimiste ? Alchimiste ? Un homme ? Une femme ? Peu importait : la situation se révélait sans appel : intolérable. Il vous fallait fuir.

Et c’est ainsi que vous vous étiez retrouvé dans le train de 18h42 Gare de Lyon, destination Rome.

L’odeur du cuir usagé et limé des banquettes vous avaient accueilli sans réserve. En vous asseyant, vous aviez du déplacer une revue abandonnée sur l’une d’entre elle. Alors que votre odorat avait révélé une allergie soudaine pour un parfum qui flottait jusqu’alors sur votre quotidien, vous avez, à cet instant, considéré la dite revue comme un signe du destin. Un clin d’œil en forme de pied de nez : un sourire amusé élargit votre bouche.

Vos yeux plongèrent dans le dit un article, ignorant les passagers qui s’installaient bruyamment autour de vous. L’auteur semblait connaître votre désespoir olfactif, vos interrogations odorantes et vos doutes quant aux mystérieux alchimistes à l’origine des fragrances qui vous avaient mis au supplice quelques heures plus tôt. 

Complice, comme s’il savait que vous alliez embarquer dans ce train, il vous avait donné rendez-vous dans ce wagon, à cette heure précise pour une destination attendue. Et s’adressait justement aux parfumeurs : 

PARFUMEUR TON NOM EST PERSONNE

« Nous vivons une époque où l’anonymat de la création dans l’art commercial est la règle d’or et la parfumerie n’est après tout qu’un art commercial. Un constat donc : parfumeur ton nom est personne… Sauf évidemment si tu es un « nez ». Parlons-en des « nez ». Car pour avoir un nom, devenez un « nez ». Mais n’est pas « nez » qui veut. Le processus est assez complexe. 

En attendant d’être connus et reconnus, les créateurs en parfumerie doivent – contrairement aux couturiers – rester dans l’ombre. Leurs noms n’apparaissent pas sur les flacons où ne figurent que ceux des maisons de couture ou des géants de la cosmétique pour lesquels ils ont créé des parfums. 

L’anonymat forcé des parfumeurs est un fait. Le rideau de fumée que l’on répand autour de leurs œuvres font dire que ce ne sont pas « des œuvres de l’esprit » car elles ne sont pas marquées d’une Personnalité. 

Car Ils ne sont Personne !

ALCHIMISTES PARFUMEURS

Vous étiez resté bouche-bée. Assommé par le constat infaillible surgit la lecture de ces lignes, vous avez alors laissé filer le paysage vous emportant vers Rome. 

Non sans méditer sur ce destin tragique des alchimistes parfumeurs. 

Et sur celui des parfums, ces créations, ces œuvres d’art, objets de tant de désirs de nos jours alors qu’autrefois, ils avaient eu pour vocation de nous soigner et bien avant, avec l’encens, de nous relier à l’invisible inatteignable… 

D’ailleurs, « existait-il une formule qui permette de créer un parfum qui guérit tout », vous êtes-vous demandé … L’intérieur comme l’extérieur, le cœur comme le corps et même l’esprit ou l’âme ? Une matière première qui aurait les vertus inespérées d’anéantir toute peine ou douleur, peur ou angoisse ? Associées à des textures et autres, des fleurs, des plantes aromatiques, même des matières synthétiques … qui auraient le pouvoir d’effacer toute anxiété… Des dosages juxtaposés qui donneraient vie à la fragrance salvatrice…

En poursuivant votre lecture de la revue, votre surprise fut double : elle datait de 1979 (2). Le texte semblait avoir été écrit récemment. Quelle lucidité alors sur le métier de parfumeur ! L’auteur avait (déjà) le ton des créateurs dits de niche qui proliféraient sur le vaste champ de la parfumerie française depuis les années 2000.

En feuilletant les pages, un autre article avait attiré votre attention. Vous étiez subjugué par le concours de circonstances qui semblait narguer votre destin. Voilà ce qui était écrit : « Paracelse, médecin suisse du 16ème siècle, nous offre la formule « Spécifique anodin » pour une potion qui « guérit tout ». Arriverions-nous aujourd’hui à reproduire une telle formule ? Où trouver de l’ambre arantarium ? De la quintessence d’or ? Les mots sont comme des notes magiques que seul le magister peut décoder… ».

Plus loin, se trouvait la recette de la potion. Voilà la formule tant espérée ! Celle dont tout alchimiste rêvait, anéantissant toute douleur et crainte et effaçant tout maux et risque de récidive. Celle que vous imaginiez quelques instant plus tôt !…

Cela vous avait laissé pensif.

REVELATEUR D’EMOTIONS

La formule qui avait déclenché votre fuite inévitable le matin même contenait de l’ambre, de la cannelle, du girofle, du musc, du safran outre le jasmin si présent. Durant des années, porté par la femme que vous aviez choisie comme compagne de votre vie, Céline, ce parfum avait été révélateur d’émotions, stimulant de désirs insatiables que les années avaient peu à peu étouffés.

Que s’était-il donc passé ce matin ?

Votre odorat s’était réveillé engourdi, puis avait sursauté, touché par une décharge venue de l’intérieur. Ce sens jusqu’alors quotidien et somnolant en vous avait semblé sortir d’une torpeur insoupçonnée. Vous aviez alors tenté de le dompter, de calmer son élan et de maîtriser ce choc qui allait pourtant changer votre vie. A l’approche de votre femme pour le baiser matinal, votre nez avait eu comme un sursaut, un vif désir de recul, une soudaine envie de verrouiller toute source d’olfaction.

A commencer par ce parfum, celui que votre femme portait depuis votre mariage 17 ans plus tôt. Impossible d’identifier l’origine de cette réaction, la source de ce repli sur soi, le responsable de cet anéantissement olfactif…Votre seule réaction avait été de prendre la décision de fuir.

Vous avez alors pensé au bonheur sensuel et salvateur qui vous attendait au-delà des Alpes. Votre intuition vous avait en effet dicté de vous éloigner et d’aller retrouver cette autre… persuadé comme Paulo Coelho, justement que « l’intuition est une science exacte, quelque chose de très profond que l’on forge chaque jour en observant le monde de la manière la plus sensible qui soit ».

PARFUMS INAVOUABLES

Odeurs, olfaction, odorat, asphyxie ... quand le nez ne sait plus où donner de la tête, l'air vient à manque, les émotions à étouffer...

Vous aviez forgé la vôtre depuis plusieurs mois déjà, en observant Céline, votre quotidien, vos collègues de bureau, votre routine, d’un regard de plus en plus perçant, un nez de plus en plus affûté, une ouie de plus en plus fine. Oui, tous vos sens étaient à fleur de peau et vous sentiez approcher l’issue de cette situation devenue de plus en plus intolérable. Tiraillé, oscillant entre deux villes et deux vies qui s’étiraient au fil des semaines et des dissimulations,  vous aviez tenté de vous réfugier dans les parcs de la capitale, à la recherche de senteurs salvatrices et apaisantes.

Mais à défaut d’y trouver la paix intérieure, l’alchimie des senteurs vous avait emporté dans un tourbillon complexe fait de fascination, d’attrait, de peur et de rejet. Telle était l’ambivalence des parfums de votre vie qui vous avaient fatalement conduit dans le jardin de l’attirance et de la répulsion, de l’entre soi et de l’autre, du Bien et du Mal, de la passion, de l’adultère. 

Votre maîtresse vous attendait à la gare de Roma-Termini, enveloppée de son parfum envoûtant, celui qui vous avait fait tourner l’âme quelques années plus tôt,…

Et vous lecteur, comment vous sentez-vous? Tous les parfums sont-ils sources de bonheur comme on veut nous le faire croire?

 

 

1° In La Modification. Michel Butor

2° in Parfums, cosmétiques, arômes n°29 – septembre/octobre 1979. Article de Y. Gutsatz

3° «Prends une drachme d’opium thebaici, six onces d’ambre arantarium et six onces d’ambre citoniorum, une demi-once de cannelle et autant de girofle. Mélange et pile bien tout cela puis mets-le dans un vaisseau de terre muni d’un couvercle transparent. Laisse digérer au soleil ou au fumier pendant un mois. Exprime alors le tout que tu replaceras dans un vaisseau. Laisse digérer avec les ingrédients suivants : un scrupule et demi de musc ; quatre scrupules d’ambre ; une demi-once de safran ; enfin de l’ambre corallien et du magistère de perle, un scrupule et demi de chaque. Mélange après avoir, derechef, laissé digérer un mois. Prends alors un scrupule et demi de quintessence d’or, mélange à nouveau et tu obtiendras le spécifique anodin grâce auquel toutes les douleurs seront enlevées, à l’intérieur comme à l’extérieur. En outre, aucun autre membre ne sera plus touché». (3). In Archidoxes. Paraclèse