Guillaume Flavigny est parfumeur chez Givaudan, leader mondial de la création de parfums. Rencontré lors d’une conférence « Comment crée-t-on un parfum ? » à la Cité des Sciences le 10 et 11 septembre dernier, Guillaume Flavigny nous livre son approche du parfum en tant qu’art, mêlant musique et émotions.

Anaïs Martinez : Votre approche du parfum est très liée à la musique. Comment s’est-elle développée et à quel moment ? Vous avez dit : “Je vois la fraise, je vois la formule. Comme un peintre voit du rouge et met du rouge. Moi c’est pareil”.

GF : J’ai toujours joué du piano. J’ai commencé à 7 ans et puis mon père était très mélomane. On baignait dans un milieu artistique à la maison car ma mère était responsable du Musée des Beaux-Arts de Rouen. Elle était guide conférencière et mon père, architecte; on faisait de nombreuses visites et ils ils m’emmenaient à l’opéra. J’ai été nourri artistiquement. J’en garde de beaux souvenirs. Cela entretenait en moi un monde merveilleux. Et le parfum, c’est du rêve et du merveilleux.

AM : En quoi la musique vous aide-t-elle pour la création ?

GF : D’abord le parfum doit susciter de l’émotion comme la musique suscite de l’émotion. Une musique peut me faire sourire ou même me donner envie de danser. Toutes ces émotions et ces sensations, je les ressens et cela me pousse à les traduire en parfum. Quand je passe d’un projet à un autre, je suis obligé de changer de musique. Cela me met dans l’ambiance et m’aide à me concentrer. J’ai besoin d’une musique adaptée à chaque projet.

En musique, il faut trouver le ton juste, une unité dans les notes et dans la mélodie. C’est la même chose pour les parfums : unir les matières premières pour créer une belle forme harmonieuse. On utilise les mêmes termes : on parle de notes musicales et de notes olfactives en parfum. Comme je joue du piano, si j’écris une musique ou un parfum, c’est un peu la même chose, comme une partition.

AM : Quelles sont vos autres sources d’inspirations ?

GF : Il m’arrive d’être aussi un peu inspiré par la cuisine. Je suis très impressionné par les grands chefs qui font des associations audacieuses. Cela dépend de la réalisation.

Il y a aussi le whisky ! Les beaux-arts en général, les voyages ou le contact avec la nature. C’est moins probable que je sois inspiré par un tableau. Mais cel am’est déjà arrivé. C’était un tableau de Monet, le petit pont au- dessus de l’eau, le jardin le matin avec la rosée sur les fleurs, une ambiance très végétale, verte, avec l’eau et les fleurs des champs.

Récemment, j’ai pu être inspiré par des tableaux contemporains, très abstraits. Oui, cela peut générer un parfum : tout est possible.

AM : Quels sont les parfums que vous créez ?

GF : Je travaille dans la parfumerie de luxe, mais je préfère dire la parfumerie qui va dans l’alcool. Contrairement aux autres parfumeries qui vont dans différentes bases : savon, crème etc. Chez Givaudan, on vend pour les grandes marques et quand je crée un parfum, on vend l’huile, c’est-à-dire le concentré de parfum. Ensuite, la marque met son nom, mais n’indique pas toujours qui est l’auteur du parfum. Mais derrière tout ça, c’est nous !

AM : Comment crée-t-on un parfum pour une marque donnée ? Comment procédez-vous ?

GF : Cela peut être libre ou très guidé. La démarche est différente si  c’est pour un client brésilien ou le marché mondial … Quand on travaille pour une marque, on sait comment elle est est et on doit la traduire dans le parfum.

AM : Vous adonnez-vous à tester des mélanges surprenants ?

GF : Oui bien sûr ! Le client peut nous proposer d’associer telle ou telle matière, ou bien j’en entends parler et ça me vient comme ça !

AM : Quels seraient des accords inédits ?

GF : Chaque jour, je peux faire des associations. Par exemple aujourd’hui, j’ai fait une rose fumée. Je n’ai jamais vu ça : l’opulence de la rose, une belle rose associée à des notes fumées, de bois fumé, d’épices fumées, comme si on allait enfumer la rose. Parfois, on peut chercher pendant longtemps car on a l’idée mais cela peut mettre longtemps avant que ça ressemble à quelque chose.

AM : Considérez-vous la parfumerie comme un art ?

GF : Oui et non. dans les années 1960, quand Edmond Roudnitska créait un parfum, il en était fier. Il allait voir Dior et il pouvait présenter son parfum. Nous, ça ne se passe pas comme ça. La marque vient à nous parfumeurs, et on est mis en concurrence. On peut être 15, 20 parfumeurs à travailler et c’est un peu le meilleur qui gagne pour finir en test consommateur. Il y a donc un côté hyper compétitif, stratégique, politique même. En fait, être parfumeur ce n’est plus 100% artistique car il y a toutes ces autres contraintes. Il y a un côté assez technique, comme dans la peinture ; il est important dans notre métier, c’est artisanal, c’est sûr. On peut dire que je suis un artisan. Moi j’ai l’impression de dessiner les parfums car je les vois, un peu comme si je vous dessinais une maison. On peut le comparer la parfumerie  à l’architecture ou la sculpture.

AM : A une différence près : en parfumerie, vous ne pouvez pas signer votre création…

GF : Si parfois ! Certaines marques ne veulent pas dire qui a fait le parfum, comme si c’était tabou. D’autres ne veulent pas entendre parler du parfumeur. Alors qu’il y en a certaines qui misent sur le parfumeur quand il est très connu. J’ai  réalisé un parfum pour Commodity qui capitalise tout sur le parfumeur, ayant  même gardé le nom de mon parfum : « Tonka » ! C’est un beau parfum de qualité, unique. J’ai travaillé un thème qui me plaisait : la fève tonka. Quand on ouvre le coffret, on tombe sur un livret. Il y a même des liens avec des vidéos où l’on peut me voir au labo montrant des matières premières.

C’est assez rare, mais c’est possible

AM : Vous considérez-vous comme un artisan et non pas comme un artiste. Quelle est la différence pour vous ?

GF : Pour moi l’artiste est complètement libre dans toutes ses créations, alors que moi je dois répondre à un cahier des charges. Par exemple, on a cité Commodity ou encore The Harmonist où j’ai beaucoup de liberté dans la création, mais ce n’est pas le cas tous les jours. C’est compétitif et le client va prendre le meilleur ou il va faire un test consommateur, c’est ultra technique. Est-ce que c’est créatif ? Oui plus ou moins.

AM : Quelles sont les créations parfumées dont vous êtes le plus satisfait ?

GF : Il y en a une que j’avais imaginée à partir d’un whisky. J’étais dans un jardin, je buvais un excellent whisky aux alentours de minuit, j’avais mis du jazz et je me suis dit : « Là je vis un moment magique, j’ai envie d’encapsuler ce bonheur ». J’étais dans un fauteuil en cuir, c’était bon, ce confort, cette mélodie dans l’air. Je l’ai donc traduit  dans un parfum. Six mois après, j’ai gagné le Prix du Jeune Parfumeur en 2002 qui récompensait l’originalité, avec ce parfum que j’avais appelé « In the Mood for Love ».

AM : Comment encapsuler l’intraduisible, l’amour en parfum par exemple ?

GF : Pour ce parfum, ce n’est pas le film qui m’a inspiré (In the Mood for Love, réalisé par Wong Kar-Wai en 2000). Je voulais traduire tout mon amour pour certaines matières premières, ce que je ressentais au-dessus d’un verre de whisky, cet appel au voyage dans les Highlands, je revenais d’Ecosse, j’avais fait un voyage magnifique là-bas… Et puis, j’ai un amour pour le jazz. J’étais aussi très amoureux à cette époque.

AM : Quelles matières et quelles notes avez-vous choisies pour ce parfum ?

GF : J’ai travaillé avec des baumes, des résines, des notes santal, des notes de vanille ; des mal dit  très généreuses, ambrées, chaleureuses. Et nourrissantes aussi car j’ai travaillé avec des baumes qui sont des résines d’arbre c’est le sang des arbres. Il y a forcément une part d’interprétation. J’ai vu comme ça l’amour mais peut-être que dans dix ans si je refaisais l’exercice, ce serait différent.

Il y a des fleurs dedans mais pas de rose ! Il y a des notes irisées et de mimosas, parce que je sentais ça dans le whisky.

AM : Quelles règles doit-on suivre pour faire un parfum ?

GF : Même si je suis complètement libre, le parfum doit avoir une certaine forme dans le temps et l’espace, c’est une contrainte technique. Par exemple, le tout jeune parfumeur peut faire un mélange avec ses matières premières préférées et puis ça ne sera pas intéressant, ça sentira ni bon ni mauvais mais il ne se passe rien. C’est comme si, en musique, je plaquais quelques accords au piano qui vont bien ensemble mais ce n’est pas pour cela fera un requiem. Il faut assembler les notes pour raconter une histoire, les faire vibrer, pour les opposer. Puis ensuite, le parfum doit tenir dans le temps. S’il tient 2 minutes, c’est raté ; si on ne sent rien 30 centimètres de la peau, idem;  il faut qu’il se diffuse toute la journée.

AM : Etre nez ce n’est pas un métier banal.

GF : Oui avant, on était parfumeur de père en fils. C’était un métier masculin et maintenant c’est ultra féminin. Par exemple à l’ISIPCA (Institut supérieur international du parfum, de la cosmétique et de aromatique alimentaire), j’étais le seul garçon de ma promotion.

AM : Que permet la parfumerie que ne permettent pas les autres arts ?

GF : (Long silence) Par rapport aux autres arts, il y a un côté très direct lié à la mémoire et aux émotions. En fait, l’odeur parle au cerveau reptilien et donc il y a un côté plus extrême dans la réaction émotionnelle. Je ne sais pas si cela fait ça pour une musique ou pour un tableau. Avec un parfum, il peut y avoir une attraction très forte, sexuelle même, car il parle au cerveau primaire. Le parfum est plus proche des sens, ça peut donner envie de manger, il y a un côté gustatif.

AM : L’art olfactif c’est l’art de …

GF : C’est l’art de partir d’une feuille blanche et d’arriver à traduire une émotion, un voyage, une promenade…

 

Pour finir, petit questionnaire de Proust :

Si vous étiez une œuvre d’art … ?

GF : (silence) On me l’avait jamais faite celle-là ! Je pense que je serais une musique : le Requiem de Mozart. Mais ce n’est pas une musique qui me rend triste, contrairement à d’autres personnes. J’écoute parce que c’est beau.

Une couleur … ?

GF : Le orange parce que c’est la couleur de la joie, c’est généreux. Joie, plaisir.

Un mets … ?

GF : Des huîtres (rires) parce que j’adore ça et que j’adore l’océan.

Une fleur … ?

GF : Une orchidée qui sent très très bon. La famille des Cattleya par exemple. Je trouve que c’est la fleur la plus évoluée du règne végétal et c’est d’une complexité … C’est incroyable.

Un parfum … ?

GF : « In the Mood for Love »

 

Entretien réalisé par Anaïs Martinez