Créateur-parfumeur, Jean-Claude Ellena évoque son métier, sa passion, sa conception de la création de parfums. Rencontre avec un Artiste de la parfumerie française.

Votre conception du parfum a-t-elle changé depuis vos débuts ?

Pour moi, un parfum est et reste une composition de savoirs et d’émotions. Le parfum n’est pas un produit froid mais un objet habité de rêves, de souvenirs, où l’artiste est artisan et l’artisan est artiste. Apprendre à sentir, c’est comme apprendre une langue : il faut mettre en mémoire des mots, des odeurs, afin de raconter une histoire.

Quelle est « votre recette » lorsque vous créez ?

Le travail, encore le travail, et une  ouverture d’esprit au monde, aux idées, aux cultures.

Je travaille comme un joueur de jazz qui réinterprète à sa façon des standards intemporels. J’ai toujours sur mon bureau une dizaine de créations en cours. Mes formules sont courtes, épurées et vont à l’essentiel. Je pars d’une structure de 5-10 notes, pas plus. Je fais peser la formule, puis je l’habille. Je la fais diluer dans l’alcool, et j’attends. Au moins dix à quinze jours. Si la formule me « parle » encore au bout de ce temps, je continue de la travailler. Ce recul critique est nécessaire.

 Comment vous vient l’inspiration ?

Je crois que la prochaine création est toujours la prolongation de la précédente. Chacun de mes parfums s’inscrit dans la continuité d’une même pensée. Une pensée en mouvement, avec des choses plus intéressantes que d’autres.

 En fait vous êtes un “intellectuel-artisan” ?

Exactement !

Comment considérez-vous l’innovation ?

Je l’utilise comme argument. J’essaie par ailleurs de fonder mon esthétique sur autre chose. C’est formidable parce qu’il n’y a pas encore de « marché » à satisfaire, on peut tout inventer librement. Mais on confond souvent innovation et création. La création a besoin de liberté. En revanche, je dirais que la qualité des matières premières s’est améliorée. Les extraits sont plus fins, plus subtils et plus proches de la nature. Notamment grâce aux techniques d’extraction à froid au gaz carbonique. Cela préserve mieux les molécules originelles.

 Quelle place accordez-vous aux produits de synthèse ?

Un produit chimique a un discours ouvert, il devient matière de création.

De combien de matières premières disposez-vous ?

Deux cents, pas davantage. J’aime les formules courtes. En revanche, je les travaille beaucoup.

Quelle est la part d’extraits naturels et celle d’extraits de synthèse ?


30 % de naturel pour 70 % de synthèse. Il y a une raison logique à cela. Le choix de matières premières naturelles est limité. Au XXème siècle, il y en avait à peu près 50. Aujourd’hui, il n’y en a guère qu’une dizaine de plus ! Et n’oubliez pas qu’une matière naturelle contient entre 200 et 300 molécules alors qu’une matière de synthèse en contient 2 ou 3. De toute façon, je ne fais pas la différence. Ce qui compte, c’est ce qu’elles sentent.

C’est ce que vous avez particulièrement expérimenté chez « The Different Compagnie » qui se distingue pour ces parfums qui contiennent une forte proportion de matières premières naturelles. Quels souvenirs gardez-vous de cette aventure ?

Avec du recul, je constate qu’à l’époque, dans les années 2000, j’avais deux approches de la parfumerie que je menais en parallèle. La première comme artiste, avec Frédéric Malle, avec qui je créais sans savoir ce que j’allais obtenir, de manière un peu abstraite. La seconde comme artisan, chez TDC, où je créais en sachant vers quoi je tendais, tout entier consacré à la matière. Ce fut passionnant. C’est aujourd’hui que je l’analyse ainsi. Il faut du temps ! 

Et votre vie chez Hermès était comme un autre voyage au cœur de la matière ?

En quelque sorte. Au départ, l’idée des Hermessences était de travailler la matière, (rose, vetiver, poivre, ambre) de la transcender et de l’amener à un parfum. Avec le temps cette idée a évolué. C’est devenu un parfum de connaisseurs, d’initiés qui ont besoin d’être surpris. C’était amusant aussi de voir ces connaisseurs mélanger les Hermessences entre elles, créées comme des poèmes olfactifs !

Quels sont les points communs de vos créations chez Hermès ?

Elles sont liées à mon envie de lumière, de simplicité et de transparence. Les Hermessences sont des haïkus, les Colognes sont des instantanés olfactifs, les Jardins sont le territoire du parfumeur maison, les références classiques des romans. De plus,  je partage avec Hermès  cette philosophie  de l’artisan où  la notion de prendre le temps est essentielle comme celle de remettre sans cesse son travail en question.

Vous nous dites : « Pour créer un parfum, il faut que je raconte une histoire. Dans mon métier, il faut les mots ». Vous écrivez beaucoup, publiez, faites des conférences, etc. Pourquoi une telle importance accordée aux mots ?

Mon intérêt pour la linguistique et la sémiologie s’est fait au contact du psychologue et épistémologue Jean Piaget * dont ma tante était l’assistante. Ce qu’elle me racontait de son travail était fascinant. Aujourd’hui écrire, parler, communiquer est indispensable pour tout parfumeur créateur, indépendant de surcroit. Si on veut le pouvoir, il faut parler, s’exprimer, s’affirmer. Les mots nous servent à cela : entrer en résistance !

* L’éclairage que Jean Piaget (l896-1980) apporte sur l’« intelligence », comprise comme une forme spécifique de l’adaptation du vivant à son milieu, sur les stades d’évolution de celle-ci chez l’enfant et sa théorie de l’apprentissage exerceront une influence notable sur la pédagogie et les méthodes éducatives.

@ Photos Jérémy Guido

Après un début chez Givaudan, où il a été formé au métier de parfumeur, Jean-Claude Ellena a travaillé chez Créations Aromatiques (aujourd’hui Symrise) chez qui il a signé de nombreux succès, entre autres : First, Amazone, In Love Again , Eau Parfumée au thé vert de Bulgari, Un jardin en Méditerranée.

Il a également beaucoup travaillé pour les de niche” : The Different Company (Bois d’Iris, Osmanthus, Bergamote et Rose Poivrée), L’Artisan Parfumeur (Bois Farine, L’Eau d’Ambre), Frédéric Malle (Cologne Bigarade, l’Eau d’Hiver)

De 2004 à début 2016, il est le parfumeur “maison” chez Hermès, pour lequel il a créé les Hermessences Un Jardin sur le Nil, Elixir des Merveilles, Terre d’Hermès, Kelly Calèch et un Jardin après la Mousson