Quand les odeurs s’invitent en entreprise, les collaborateurs ne restent pas indifférents ! C’est ce que la Fondation Orange a constaté fin 2019 en installant un Bar à Odeurs dans ses locaux. Retour sur une expérience olfactive et ses bienfaits sur les collaborateurs.

En allant à leur bureau, ils passent devant, sont étonnés, intrigués, curieux, attirés, jamais indifférents.
Car l’odorat rend curieux. Surtout quand il s’agit de deviner des senteurs dissimulées sous une cloche : « Oh cela sent… ». Ah oui, je reconnais, c’est … Ca me rappelle… Et vous, cela vous fait penser à quoi ? ». Face aux senteurs de Noël créées pour l’occasion par la parfumeure inspirée par les matières premières 100% naturelles Eléonore de Staël avec Virginie Roux de La Place-ArtsParfums (1) à Paris, le tout coordonné par d’Un Mot à l’Autre pour la Fondation Orange, chacun a pu s’évader dans un univers olfactif fait de souvenirs et d’émotions.

Questions, échanges, émotions étaient au rendez-vous. Et tant mieux !
Comme la musique, la peinture, la sculpture qui font appel aux autres sens, le parfum titille le nez et notre odorat s’en donne à coeur joie.


C’est ce qu’a constaté l’organisateur de l’événement, Edouard Olivier, Responsable événements et communication interne chez Orange Group, fier de cette « belle opération imaginée et montée rondement et pour le plus grand plaisir de tous. On pense souvent au visuel, au son, parfois au toucher … trop rarement aux odeurs qui participent pourtant aussi à notre identité … ou celle des lieux que nous traversons. Alors quand on peut accueillir les gens avec des bonnes odeurs au bureau, c’est juste bon de voir les sourires ».

Oui, de bonnes odeurs peuvent redonner le sourire! Et pour cause, l’odorat a ce pouvoir : de plus en plus sollicité, il retrouve peu à peu ses lettres de noblesse. Il arrive en entreprise, s’expose dans les musées, se diffuse dans les magasins, s’apprend à tout âge, sous différente forme (voir l’article sur les Ateliers olfactifs) attire autant qu’il intrigue.

L’odorat, un sens qui nous fascine

Pourtant, l’odeur n’a pas toujours eu bonne presse : un sens « faible » pour Aristote, « importun » pour Kant, « animal » pour Freud… Le désintérêt apparent pour l’olfaction est sans doute lié à la pauvreté de notre langage pour décrire les odeurs…

Mais il semble pourtant que l’odorat bénéficie d’un regain d’intérêt.

Les blogs consacrés aux parfums et vertus des huiles essentielles prolifèrent, articles et magazines y consacrent des enquête (2), émissions radios et tv, expositions (Paris, Grasse, Florence…) sont organisées autour du parfum, est publié un mémoire de 500 pages sur “Musée et Odeurs”, des ateliers olfactifs et de création de parfum sur mesure s’offrent un peu partout pour tous et toutes, des diners se dégustent « dans le noir »pour mieux susciter odorat et goût, des visites de musées au gré des œuvres d’art évocatrices de parfums sont organisées et maintenant, événements olfactifs et team-building arrivent en entreprise.

Une série de découvertes scientifiques contribuent également à ce regain d’intérêt, depuis le prix Nobel 2004 de Linda Buck et Richard Axel en particulier pour la découverte des récepteurs olfactifs. Le marketing olfactif ne s’est jamais aussi bien porté, dans les boutiques mais aussi dans le tourisme : un parfum d’ambiance a été créé, destiné à promouvoir le Tarn. Nantes va bientôt avoir son parfum : trois parfumeurs indépendants travaillent à son identité olfactive, à paraître durant l’été 2020.

D’un sens à l’autre

Quand on pense « odeurs », on pense bien sûr à la parfumerie. Mais aussi à la gastronomie et à l’œnologie, ces dernières plutôt sous l’angle du « goût ». Mais on en oublie que c’est l’odorat qui leur confère leur grande richesse.

Car, quoi qu’on en pense, notre odorat fonctionne tout le temps.

Bien sûr, il existe des cas où « l’on ne sent rien du tout ». Dans une grande enquête nationale auprès de milliers de Français, un chercheur de Lyon a montré qu’environ 10 % des répondants étaient soit anosmique (perte totale de l’odorat), soit souffraient d’une perte partielle de sensibilité, souvent liée à l’âge (cette diminution frappe 20 % des plus de 65 ans).

En fait, si nous sommes souvent incapables d’identifier exactement une odeur, nous procédons néanmoins par catégorie. Par exemple, si l’on fait sentir du romarin, les réponses vont être : « lavande », « thym », « herbes de Provence » ; faute de précision, la catégorie « herbes de Provence » incluera ces différentes senteurs. Cette propriété de généralisation du cerveau est pratique et efficace : quand on n’est pas spécialiste, on peut malgré tout reconnaître des odeurs alimentaires, des odeurs florales, des odeurs animales, etc.

Dix ans de pratique

Ce qui nous manque, c’est l’entraînement. Les jeunes parfumeurs mémorisent des centaines d’odorants : soit des corps chimiques purs, soit des produits de référence, soit des parfums historiques. Ils apprennent non seulement par le nez, mais aussi en mettant des mots sur leurs perceptions. A l’école de Parfumerie Givaudan, Calice Becker (parfumeure de la maison, créatrice entre autres de Dior J’adore) a innové avec sa méthode : elle propose aux étudiants de décrire le parfum sans utiliser le vocabulaire habituel des nez mais en partant d’une liste de mots issus des arts.

Par ailleurs, la profession s’accorde sur une classification des parfums largement basée sur leur composition : hespéridé, floral, fougère, chypre, boisé, ambré, cuir. (lire l’article sur ScentTree) On estime qu’il faut dix ans à un apprenti pour être capable d’utiliser cette « olfactothèque », d’une part pour identifier des odorants, d’autre part pour concevoir un parfum.

Comme les musiciens, les parfumeurs doivent entretenir et amplifier leur répertoire  en pratiquant tous les jours.

Sentir… tous les jours

Quand on pense « odeur », surgissent ces moments où, d’un seul coup, un parfum nous ramène à notre enfance ou bien nous rappelle un être cher.

Mais tout n’est-il pas odeur dans notre journée ? Dès le matin avec le café, les produits de toilette, les ordures dans le local-poubelle, la voiture odorisée, fragrance… Les transports en commun peuvent être « ambiancés » (musique, odorants) et, malgré soi, on y partage le bouquet corporel humain. Dehors, en plus des émanations automobiles, la boulangerie diffuse ses effluves de viennoiseries.

Au bureau, odeur d’ambiance, odeur de cantine. Puis odeur des enfants à la sortie de l’école, courses dans des magasins…odorisés et achat de produits alimentaires aromatisés. Et de retour dans notre chez nous qui « a une odeur » pour les visiteurs (pas pour nous, nous sommes habitués) : un mélange de nous-mêmes, de produits d’entretien, de cuisine, éventuellement de bougies parfumées…

Comment ne pas penser à Charles Baudelaire et son poème Correspondances *, notre périple quotidien qui passe à travers des forêts » d’odeurs qui nous « observent avec des regards familiers », ou plutôt, qui nous sont tellement familières qu’on n’y fait plus attention, qu’on ne les sent plus.

C’est pourquoi les chercheurs, les industriels et les artistes étudient l’odorat de demain, au moins dans trois directions : surveillance-diagnostic olfactifs bien-être et art.

Car comme le dit si bien Annick Le Guérer, auteure de Les pouvoirs de l’odeur entre autres ouvrages, l’odorat est le « sens du futur ». (Retrouvez son portrait dans les Rencontres Parfumées)

A suivre de près donc !

Correspondances, de Charles Baudelaire.

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, 
– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

1/ Site de La Place Arts Parfums : https://www.laplaceartsparfums.com/

2/ Merci à Roland Salesse, Ingénieur agronome, chargé de mission à la culture scientifique, Unité Inra de Neurobiologie de l’Olfaction.