Le recueil Les Fleurs du Mal de Baudelaire est divisé en six parties. L’une d’elle s’intitule Spleen et Idéal et regroupe 85 poèmes, dont « Correspondances », « Parfum exotique »,  « La chevelure »,  « Sed non satiata », « Le parfum », « L’invitation au voyage», « La muse malade », « Le chat » et « Harmonie du soir ». Dans chacun de ces poèmes le parfum est présent et occupe une place essentielle. A leur parution, les réactions ne se font pas attendre…

Aujourd’hui, les effets qu’ils produisent sont évoqués dans Spleen une série de six épisodes de dix minutes, écrite et réalisée par Florian Beaume, jeune réalisateur grassois. Tandis que ce sont surtout l’opium et les odeurs des maisons closes qui sont présents dans cette fiction, le film montre comment chacun des personnages autour de Baudelaire se retrouve embarqué dans la publication et s’enfonce dans un profond marasme qu’est le spleen.

D’ailleurs, pourquoi tant de vagues autour de l’édition de ce recueil en ce milieu du XIXème ?

Publié le 25 juin 1857, Les Fleurs du Mal scandalise aussitôt la société conformiste et soucieuse de respectabilité. Couvert d’opprobre, son auteur subit un procès retentissant. Le jugement le condamne à une forte amende, réduite sur intervention de l’Impératrice ; il entraîne la censure de six pièces jugées immorales.

De 1861 à 1868, l’ouvrage est réédité dans trois versions successives, enrichies de nouveaux poèmes ; les pièces interdites paraissent en Belgique. La réhabilitation n’interviendra que près d’un siècle plus tard, en mai 1949.

Dans certains, ce sont les parfums naturels qui sont évoqués.
Dans d’autres, les parfums sont imaginés et « créés » par Baudelaire lui-même. Quant aux autres, les synesthésies, ils marquent la correspondance entre les sensations. 

Baudelaire évoque toute une série de parfums existant dans la nature. Dans « Correspondances », le poète cite l’ambre et du musc, parfums naturels qui ont une connotation exotique et raffinée. Mais aussi dans « Parfum exotique » dans lequel Baudelaire mentionne « le parfum des verts tamariniers ». Les tamariniers sont des arbres tropicaux aux fruits comestibles et  apportent aussi une note d’exotisme. 
De même, dans « La  Chevelure »,  le poète cite le parfum de la « forêt aromatique »  ainsi que l’odeur de l’« huile de coco, du musc ».

Egalement, dans « Sed non Satiata », le caractère exotique peut être associé au noir. On a l’exotisme des parfums de la femme. Le « havane » vient d’un monde éloigné et a une teinte foncée, brume.
Dans « Le Parfum » et « L’invitation au voyage », on retrouve l’odeur du « musc », et de « l’ambre » à laquelle s’ajoutent l’odeur de « fleur exquise » et celle des « rares fleurs ». L’ensemble des parfums existant nous invite à un voyage à la fois sensuel – avec l’allusion à la femme et sa chevelure et les parfums – mais aussi exotique.  

Le poète créateur de parfums

Baudelaire ne fait pas que citer des parfums existants mais se transforme en « créateur » par le biais de la poésie, souvent par connotation. 
C’est le cas dans « Correspondances » avec : « Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies ». Dans  ces vers on retrouve l’idée de l’innocence, de l’harmonie musicale, de la nature printanière avec « prairie ». C’est un monde aux sensations variées qui émane de ces parfums. 
De la même façon, dans « La Muse malade » avec « l’odeur de la santé », le poète utilise un qualificatif inattendu pour l’odeur et crée ainsi un univers particulier. Il utilise un nom comme adjectif pour essayer de transmettre «  l’odeur de la santé ».

Egalement dans « parfum exotique » avec « l’odeur de ton sein chaleureux » la femme s’efface rapidement en raison de la puissance de son parfum. Ce dernier engendre une vision imaginaire et idéalisée. 
Par ailleurs dans « La Chevelure », Baudelaire évoque l’odeur d’un « parfum chargé de nonchaloir » qui traduit la nonchalance et le vieillissement, deux réalités inattendues qui créent un monde imaginaire. 

L’odorat n’ayant apparemment pas de langage, pas de mots pour se raconter, seules des analogies, des associations, des tentatives d’impressionnistes, tentent d’expliquer une fragrance, en racontant une autre sensation. Ici, un parfum «de fourrure» exprime le confort et le luxe, riche, enveloppant, soyeux, puissant, chaud. 

De sens en sens  

Enfin, dans certains poèmes, on peut remarquer la présence des synesthésies. Il s’agit d’un terme issu du grec « sunaisthêsis » qui signifie « perception simultanée ». 
On pratique la synesthésie lorsqu’on fait appel, pour définir une perception, à un terme normalement réservé à des sensations d’ordre différentPar exemple, dans son sonnet « Correspondance », Baudelaire, utilise les tercets pour illustrer la correspondance entre les sensations. « Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies ». Ici, la polysémie de l’adjectif permet de passer de sens en sens : odorat, toucher, ouïe, vue. 

Dans « Parfum exotique » avec « Je respire l’odeur de ton sein chaleureux, Je vois se dérouler des rivages heureux », on retrouve un lien entre l’odorat et la vue. La puissance du parfum engendre une vision de lumière : on passe du parfum à la vue. 

Lire aussi « La Chevelure » : « Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues
Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m’enivre ardemment des senteurs confondues
De l’huile de coco, du musc et du goudron. ».

Une synesthésie typique consiste à associer parfums et liquides (l’olfactif et le tactile) : « nage sur ton parfum », « boire à grands flots le parfum », « je m’enivre ardemment des senteurs confondues », « la gourde où je hume (respire) à longs traits le vin du souvenir ». Ainsi, le parfum devient une sensation tactile et intense. 

Enfin dans le poème « Harmonie du soir », avec « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ». A travers ce vers, la synesthésie marque une relation entre l’ouïe et l’odorat. Les parfums dans l’œuvre de Baudelaire ont plusieurs fonctions : permettre l’accès à un autre univers, un voyage sensuel et exotique et donner une dimension amoureuse.

Au point d’imaginer un écho entre les poèmes de Baudelaire et un extrait du roman anglais, Le Portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde (1890) dans lequel le parfum prend une dimension mystique, passionnelle. Il évoque des réminiscences d’amour, trouble l’esprit et souille l’imagination. 

Chaque poète ne serait-il pas alors un « interprète », un « créateur » de parfum ? …