De retour d’un reportage à Grasse (1) « capitale de la parfumerie », pour le livre que je prépare sur le savoir-faire de la parfumerie française, cet article coule de mes doigts comme une évidence, une sorte de manifeste. Consciente en même temps des contraintes existantes.

Reconnaissante, curieuse, inspirée, je découvre une autre facette du parfum…

Avec son « éloge de la lenteur » Jean-Claude Ellena rappelle à quel point le temps est indispensable pour créer un parfum. Lorsqu’il esquisse un nouveau parfum, il prend son temps ; il ne fonde pas ses essais successifs sur une formule initiale. Il raconte : « Je recommence chaque fois à neuf, pour ne ressentir l’ensemble des essais que plus tard, de façon à ce que chacun trouve sa propre expression. De fait, je poursuis simplement un propos d’artiste, celui qui cherche et parfois, trouve ». Non sans patience, persévérance et un rapport au temps bien particulier.

La preuve racontée par sa fille Céline Ellena lors d’un entretien où père et fille, complices, se penchent sur leur travail respectif : « Lorsque j’ai rejoint mon père à Cabris en son laboratoire, j’ai voulu lui montrer le meilleur de moi-même. J’ai multiplié les accords et les formules. Pendant les trois premières semaines, il m’a laissée faire. Un jour, fière de ma production, je lui ai demandé : « Tu viens sentir ?» Il a posé son nez sur chaque pot. Il a pris tout son temps. À chaque fois, il reposait soigneusement la bougie à sa place. Il ne notait rien. Quand il a eu fini son tour de nez, il m’a regardée et m’a dit:

– Bien, maintenant tu vas lire. – Et les parfums, qu’en penses-tu ? Et de m’empêtrer dans les explications. Je voulais le convaincre de la qualité de mes œuvres, de ma rapidité d’exécution.

– Oui, j’entends bien, mais maintenant tu vas prendre le temps de lire et de réfléchir à ce que tu veux dire. – Ce que je veux dire ? Mais on parle de sentir. – Tu as le temps. Prends le temps nécessaire. Réfléchis, et reviens me voir avec une idée, une vision de ce qu’est une maison et pourquoi il est pertinent de la parfumer ».Une leçon sur la nécessité de considérer le temps comme un allié dans le processus de création d’un parfum.

Idée que partage également Olivier Maure, qui, avec Accords et Parfums, (2) permet aux 40 parfumeurs indépendants avec qui il travaille, de créer à leur allure, sereinement. Sorte de Villa Médicis de la Parfumerie, le lieu est inspirant. A l’image d’Edmond Roudnitska (3) qui s’est installé avec sa compagne Thérèse, en 1949 sur les hauteurs de Spéracédes. A l’époque, Le décor est sauvage et domine la mer. La propriété n’est que roches et garrigue. Avec ses colonnes ioniques et son jardin intérieur la maison, tournée vers la mer, prend des airs de villa grecque. Six hectares de jardin à l’italienne, une grande variété de fleurs, d’arbustes et d’arbres, de nombreuses allées, des chemins, et des sculptures rythment le paysage. L’eau est captée en contre -bas à plusieurs centaines de mètres. Au seuil de la propriété est gravé dans la pierre :

Je ferai fleurir les pierres et chanter les oiseaux…

Dans cette atmosphère, il trouve dans la lecture de Kant la confirmation de ses intuitions, quand celui-ci encourage à « penser par soi-même » et ajoute: « penser n’est pas quelque chose d’inné, cela s’apprend, se conduit selon des règles, s’affine ».

Comme Kant, il privilégie l’intuition et renchérit : «l’intuition se cultive, comme le goût, au contact des autres arts et s’il n’y a pas de méthode pour composer, il y a des méthodes de travail ». Il en dégagera sa théorie (4). Celle ci est partagée aujourd’hui par de nombreux parfumeurs et artistes pour qui intuition et création vont de paire au service du beau et du sacré. Cela fut récemment confirmé par Annick le Guérer, (voir portrait plus loin dans le blog) invitée de la 4ème édition du Festival sacré de la beauté organisé sur l’ile de Lérins (5).

Elle y a fait l’éloge du sacré en revenant sur les « Parfums des origines à nos jours : usages cultuels et thérapeutiques ». Elle a rappelé l’importance des parfums qu’on retrouve principalement dans la Bible hébraïque mais certains aussi dans le Nouveau Testament. « Douze ingrédients aromatiques: le baume, les cannelles, l’encens, le galbanum, le henné, le ladanum, la myrrhe, le myrte, le nard, le roseau aromatique, le safran et le storax. Ces senteurs dans le cadre de l’exposition « L’artiste et le Parfum » (6).

Anne Facérias, directrice du Festival confirme l’urgence de (re) mettre la beauté au cœur de nos vies : « Nos sociétés souffrent d’un vide de beauté, de sens et de spiritualité. » Les artistes ne sont pas épargnés « car l’art n’a de raison d’être que dans l’expression d’une transcendance et d’une verticalité de l’homme, croyant ou non ». Parmi ces artistes qui partagent cette idée, de plus en plus de parfumeurs, avant tout artistes car créateurs. Beaucoup se sentent être des médiateurs entre la terre et le ciel, comme portés par une quête de sens dont ils ont envie de témoigner.

Parmi eux, Olivier Durbano, Parfums et Bijoux désormais installé à Grasse : «Il émane de la cité des parfums une force artistique et spirituelle sensible. En tant que parfumeurs, nous sommes des artistes en quête de beauté et d’une certaine façon en quête d’amour. » Inspirés par cette intuition, des parfumeurs-créateurs se retrouvent, partageant un sentiment de fierté et d’appartenance. Comme portés par un souffle un peu nouveau dans la parfumerie… Sans illusions pour autant sur les contraintes et contingences économiques. Mais persuadés, comme Hippolyte Terentiev dans l’Idiot, roman de Dostoïevski (1868) que « la beauté sauvera le monde »…

Portraits JC et C Ellena @Jérémy Guido – Reportage Photos @ Istea-Rédaction – Juin 2017

1.www.la-cania.com (photo ci-dessous. Merci Olivier et Marianne pour votre chaleureux accueil)

2.www.artdecomposerleparfum.com

3. Crée l’Eau d’Hermès en 1951 ; l’Eau Fraîche en 1955 pour Dior, Diorissimo pour Dior en 1956, etc…

4. A partir de 1945 il entreprend de réaliser une synthèse des différents essais critiques de L’ Esthétique de Kant et commence la rédaction de ses propres théories.

5. www.annick-leguere.com

(6) L’exposition « L’artiste et le parfum » à l’Abbaye de Lérins, Chapelle Saint Pierre, Crypte de ND de Bon Voyage, mai 2017.

A voir aussi l’exposition “Christian Dior -Esprit de Parfums” jusqu’au 1er octobre au Musée internationale de la parfumerie à Grasse.  Occasion de se plonger dans l’univers de ce grand monsieur qui a révolutionné le monde de la mode et des fragrances au 20ème siècle. (Merci Caroline Meynieux-Bracq)