Vanille, patchouli, ylang-ylang, tubéreuse, baie rose … autant de matières premières qu’ Alexandra Carlin, parfumeur, affectionne au sein de la maison de composition Symrise… Occasion de parcourir la carrière de cette créatrice de parfums aussi arty que gourmande. Rencontre.

Alexandra ne croit pas au hasard, juste aux belles coïncidences.

A l’époque où l’Instant de Guerlain et Dior Homme arrivent sur le marché, Alexandra Carlin sait plus que jamais que son métier de parfumeur est le bon choix. Après deux années d‘apprentissage chez Dior et les cours suivis à l’ISIPCA, elle rejoint Robertet à Grasse pour un stage de trois mois… Elle y reste deux ans et demi durant lesquels elle apprend auprès du parfumeur Daniel Maurel.

Quelques années plus tôt, en écoutant une émission de radio, elle avait entendu une voix d’homme évoquer son métier de parfumeur sans savoir qui parlait. Ce que racontait cet homme avait déclenché la décision de la jeune femme : « je serai parfumeur. Quand, huit ans après, je reçois un appel de cette même voix me proposant de travailler avec « elle », je suis troublée. C’était Maurice Roucel, le parfumeur de la radio, qui souhaitait me recruter… Je lui dois beaucoup Depuis plus de dix ans, ces deux complices travaillent au même étage chez Symrise et partagent une passion commune, les matières premières.

Avec, pour Alexandra, un penchant certains pour les senteurs indiennes. « Je ne compte plus le nombre de fois où j’y suis allée. Ce pays me fascine. J’ai eu la chance d’allier mes deux passions et de composer trois parfums pour une nouvelle marque de niche indienne, Bombay Perfumery : Chaï Muskaux accents de maté, d’épices et de bois lactés ; Sulawesiqui est un travail autour du patchouli, et, Moiré, une tubéreuse cuirée gorgée de santal. Quand elle n’est pas en voyage, Alexandra teste, expérimente : « J’arrive tous les jours à être surprise par de nouveaux accords. Le matin, au calme, je mets sur papier les idées que j’ai mis dans un coin de ma tête car l’inspiration peut heureusement surgir à tout momen Depuis longtemps, Alexandra est « imprégnée par les odeurs », celles de la capitale surtout, où vit sa famille depuis quatre générations : « l’odeur de Paris est très particulière, miellée et acide en même temps. Selon les arrondissements, elle change. Dans mon quartier, le 11ème, les nombreux métiers d’art diffusent des odeurs de brûlé métallique, de fer, de bois ; dans le 13ème, les soupes vietnamiennes émanent des odeurs aromatiques et de viande bouillie. Dans le 20ème, où j’ai grandi, ça sent les lentilles au cumin séché, une odeur animale très sensuelle».

Celle pour qui « il n’y a pas de mauvaises odeurs à part celle de la misère», se remémore celles de son enfance : « l’odeur du cheval par exemple : le cuir de la selle, le museau de l’animal ; celle de la brioche grillée par ma grand-mère qui m’accueillait après l’école..  »

Aujourd’hui, « quand je sors de l’avion en arrivant en Inde, j’adore cette odeur de caoutchouc, de safran et d’humidité. Je me sens là-bas comme chez moi. Le santal de là-bas amène un supplément d’âme au parfum. Allié aux molécules chimiques, il patine l’accord d’une extrême générosité, comme dans Santal Basmati, un parfum que j’ai créé pour Affinessence… ». Elle raconte d’ailleurs cette relation à l’Inde dans un charmant livre illustré par Paul Rey (éditions Journal d’un Anosmique).

Mais depuis quelque temps, Madagascar qu’elle aime raconter. A l’occasion de notre interview parfumée pour le podcast La Voix du parfum, elle évoque les liens qui se sont tissés au fil du temps avec les producteurs locaux. “Comme une famille, ils se connaissent bien et parviennent à deviner l’origine de telle ou plante à parfum”.

Elle raconte aussi l’histoire de l’île et des plantes à parfum :  “quatre-vingt-dix pour cent des plantes de Madagascar ne sont cultivées que sur l’île. Cependant, aucune des plantes odorantes n’est originaire de la région – un paradoxe qui vient contexte de l’histoire de l’île qui a obtenu indépendance en 1960. A la fin du 19e siècle, Madagascar est devenue une nouvelle cible de l’expansion coloniale française et un excellent terrain d’essai pour l’introduction d’essences”.

Le secteur de la parfumerie basé à Grasse de Grasse s’installe sur l’île, utilisant la production locale et en créant les premières distilleries d’ylang-ylang à Nosy Be. Café des caféiers, des poivriers et des mimosas d’Australie sont bientôt cultivés sur l’île, ce qui lui a valu le surnom de le surnom de “l’île parfumée”.

En 1901, les premières expériences de cannelle, de girofle et de la vanille – importée du Mexique par des planteurs français – étaient dans le jardin d’essai de Toamasina, sur la côte est de Madagascar. Cela signifie que de nouvelles essences devinrent rapidement disponibles pour l’usage médicinal, les arômes alimentaires et la parfumerie fine.

Madagascar est maintenant le producteur numéro un mondial de la vanille, exportant entre 1.000 et 2 000 tonnes de gousses chaque année – soit 80 à 90 % de la production mondiale de la production mondiale – principalement destinée à être utilisée dans les arômes alimentaires. La prééminence incontestée de l’épice sur l’île et le rôle central qu’elle joue dans l’économie locale ont ouvert la voie au développement d’autres activités autour des plantes à parfum utilisées en parfumerie fine et l’aromathérapie. Il s’agit notamment de la feuille de géranium, de l’écorce de cannelle, des tiges de citronnelle, des racines de vétiver et le rhizome de gingembre”.

Sensible, un odorat à l’affut et des sens à fleur de nez, Alexandra prépare déjà sa prochaine inspiration…à base de … légumes ?

GARDEN LAB et AROMES INEDITS

Asperge, artichaut, oignon, chou-fleur et poireau ont intégré la palette des parfumeurs maison. Cette collection d’ingrédients produits à partir de légumes 100% naturels pour la composition de ses parfums a en effet créé la surprise.

Tout a commencé en 2017, quand Jean-Yves Parisot, alors Président Symrise Nutrition, lance le projet au nom de code « Garden » entre une de ses divisions, Diana1, et les arômes développés par un autre pôle au sein de Symrise. L’objectif de cette collaboration rebaptisée depuis « Garden Lab » est de permettre aux aromaticiens d’avoir des extraits de légumes 100% naturels dans leur palette.

« Si cela sent, cela nous intéresse aussi ! » commente alors Alexandra Carlin. Pour cette adepte de Top Chef, toujours à l’affût d’inspirations olfactives et de nouvelles matières avec lesquelles travailler, l’excitation est évident. Dans l‘Interview parfumée elle évoque gourmandise et humour les noms d’asperge, artichaut, oignon, chou-fleur, ou poireau. « De nouveaux ingrédients pour apporter une nouvelle naturalité, une autre végétalité et offrir une nouvelle gourmandise à notre palette, c’est une opportunité qui ne se loupe pas ! » affirme-t-elle.

Je vous propose de retrouver l’intégralité de l’interview sur le podcast ici : bonne écoute !

https://open.spotify.com/show/1SMFyVE7yURHgigMQ2lVqe

https://www.youtube.com/channel/UCaJK1pr350KrOJep-PeRZ7w