Martine Denisot a le goût des mots, des odeurs et des saveurs. En créant ses parfums, elle exprime sa passion pour les lettres, les matières premières et la « bonne chair ». Comme si chez elle, l’odorat et le goût ne faisaient qu’un. D’ailleurs ses « créations ont toutes en tête, une note acidulée. Pomme du canada, citron, vinaigre de malte sont souvent dans mes recettes culinaires. Du coup, leurs flaveurs ne me quittent pas ».

Martine Denisot. Parfums . nez . 04/2015 © david atlan

Pour mieux comprendre… sentir, il suffit de laisser son nez succomber aux créations de Pour Toujours, la marque de Martine… La 7ème vient de paraître : Vers Dharmasala a été happée sur la route, en Inde, entre Delhi et la ville appelée la petite Lhassa car elle est la terre d’accueil du 14ᵉ Dalaï-lama. Floral, épicé, charnel et initiatique, il rappelle la rose douce de l’encens en fusion, secouée par la cardamome épicée et puissante du thé noir local – le chaï, au lait, avalé brûlant.
La cardamome… une matière, une histoire avec Martine, qui remonte… à son enfance, lorsque sa « mère, fine cuisinière, lui faisait découvrir les épices ». Et lui disait dans le même temps « mais arrête de tout renifler comme ça » ! Tandis que son père – professeur de lettres classiques – lui a transmis le goût des mots avec lesquels elle « aime jouer à cache-cache, les utiliser pour donner un sens, une valeur à soi, de manière concise et brève ».

A défaut de rédiger romans ou poésies, elle écrit des parfums…

Depuis son plus jeune âge, Martine respire, sent, hume, aspire, flaire, décortique, dévore, entrecroise, inhale et imprime tout ce qui passe sous son nez. Dont l’odeur de sa grand-mère : « elle avait l’odeur de son allure : petite, se souvient Martine. Une longue natte tressée entourait son visage illuminé par de grands yeux bleus. Elle sentait la douce farine, comme un talc. J’ai pris l’avion pour la première fois avec elle quand j’avais 16 ans. Mais ce sont ses gants en cuir tanné qui m’ont marquée quand j’étais petite… J’ai longtemps recherché leur odeur et je l’ai retrouvée une fois adulte : c’est l’anthranilate de méthyle ». Un nom savant pour une molécule subtile qui lui inspirera des fragrances harmonieuses et des notes dissonantes.

Dissonantes et inattendues les créations de Martine sont peu conventionnelles, en « rupture », comme elle aime à le dire. A commencer par sa toute première composition, commandée par la marque Lostmarch’: une brume universelle pour le linge et la maison. Elle travaille le coing, inspirée par le verger conservatoire du cognassier du château d’Argy, dans le Berry, sa terre natale. D’ailleurs, la terre est sa muse. Le coing : avec Bootylicious qui exhale la saveur acidulée et le fumet délicat du fruit rôti, replet, charnu et sensuel… La poire comme dans Pyrus : « une main de fer dans un gant de velours : le vétiver victorieux est séduit par la poire translucide à la chaire rosée ». La carotte dans Graine « en souvenir des sacs de jute remplis de graines d’orge imbibées de terre récemment arrosée par la pluie après la moisson». Le citron dans Tudo bem !… avec lequel on trinque à la vie sur un accord menthe-citron-gingembre-limette-cédrat.

Tous en hommage à ses souvenirs que sa mémoire garde précieusement, de voyages en escapades, d’évasions en réflexions, dans son « bagage odoriférant qu’elle trimballe depuis toujours, qui l’enveloppe et l’inspire, l’accompagne et la nourrit, depuis le début, pour toujours, de manière indéfectible… »

Pour toujours : une marque, une histoire, des parfums qui aujourd’hui se glissent discrètement mais assurément dans le vaste monde des parfums de niche. Après une carrière dans la communication elle décide de changer de voie. Elle croise Jacques Polge alors parfumeur chez Chanel : « Il m’a appris à composer les matières premières. J’ai découvert les facettes des odeurs ». Après avoir suivi les ateliers de Cinquième Sens, elle lance sa marque tout en créant Flair, studio de création de parfums, avec Amélie Bourgeois.

Depuis, son hobby devenu sa petite entreprise, habite son univers cosy au cœur de la capitale, entouré de ses objets fétiches : « un oiseau pour ses douces plumes, des oursins en écho à la mer dans laquelle elle aime nager et se lover « et d’avoir alors l’impression de tout lâcher, de faire partie de l’univers » ; la poire, le citron et la paille, (dans ses créations) et la photo de sa grand-mère (en uniforme d’infirmière) avec son grand-père, en tenue de pilote, durant la guerre ».

Aujourd’hui, elle puise son inspiration dans sa vie, son quotidien, sa mémoire, ses voyages. Et dans Paris où elle crée et qu’elle affectionne pour ses jardins – celui du musée Zadkine où « on s’y sent bon », ses églises – Saint Julien Le Pauvre « où on prend un bain d’encens », ses terrasses – celle du musée Pompidou et sa vue sur la capitale ou celle de l’Institut du monde Arabe qui « permet de prendre de la hauteur », ses spectacles décalés comme PLAY au palais Garnier devenu un ère de jeux dans une mise en scène ludique et inattendue ».Autant de clins d’œil à la vie qui lui offre de multiples occasions de citer Keats : A thing of beauty is joy for ever. Comme une devise…

@ photos : D’un Mot à L’autre

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